vendredi 16 septembre 2016

Observations relatives à certaines réalités


Observations relatives à certaines réalités
J’étais à Beni Tadjit pour vivre un deuil familial. J’en profite pour étaler certaines observations quant à certaines "réalités locales".
I – Éléments socio-culturels…
1-   Le décédé est lavé à la maison avant d’être transporté directement au cimetière où la prière a lieu. On ne passe pas par la mosquée. On m’a dit qu’un intrus a voulu un jour changer cette habitude. Il a été remis à sa place. Il n’est pas question de passer par la mosquée.
2-   Le cimetière est appelé seulement le cimetière de Beni Tadjit. Pas de marabout (voir l’histoire de ce cimetière dans le « le petit berger qui devint communiste »).
3-   Les femmes n’y sont pas admises le jour de l’enterrement. Il y a quelques années un militaire avait assassiné un jeune du village, ce qui avait provoqué une émeute générale. Des généraux de l’armée s’étaient déplacés pour s’excuser auprès de la population. Les femmes avaient accompagné le martyr jusqu’à sa dernière demeure à l’intérieur du cimetière. C’était une première dans l’Histoire locale. Honneur aux militantes de Casablanca, de Rabat, de Kénitra….qui ont mis aux poubelles de l’Histoire cette ségrégation héritée des ténèbres du passé.
4-   Généralement l’enterrement a lieu vers 10h30 du matin.
5-   Au cimetière, les gens qui sont près de la tombe se divisent en deux (comme à la moisson…) et chaque groupe répète un refrain (socio-religieux). C’est comme pour ahidous avec cette grande différence de contenu. Il n’y a pas de « professionnels ».  Tout est collectif, basé sur le volontariat.
6-   La maison du défunt est ouverte 24H/24.
7-   Jusqu’à 10h du matin, c’est essentiellement le thé, les malouis, le miel et le beurre local…Après, c’est le thé et autre gâteaux.
8-   En revenant du cimetière, on vous accueille avec des fruits secs (dattes…). Certains reviennent à la maison, et ce, dans l’attente de ceux qui ont des occupations et de ceux qui font la prière du "dohr". Le déjeuner se résume en couscous suivi du tajine à base de poulet, d’oignons et d’olives. La maison est ouverte pour tout le monde.
9-   Toute la journée, des centaines d’hommes et de femmes passent présenter les condoléances à la famille du défunt. Les espaces sont séparés, ce qui n’empêche pas certains hommes, et inversement, de passer dans les deux espaces pour présenter les condoléances aux deux sexes. Pas de mounagabates, ni de femmes qui refusent de nous saluer nous les frères du défunt. C’étaient des accolades fraternelles. La femme n’est pas conservatrice de nature. C’est le mâle qui a voulu et qui veut qu’il en soit ainsi.
10-              Ceux qui ont appris quelques versets de coran passent présenter les condoléances, récitent ce qu’ils savent (pas plus de5 mn). Les présents les écoutent avec recueillement. Plus de 90% des présents ne comprennent rien quant au contenu. Mais ils gardent le silence. Je ne suis pas psychologue pour comprendre  ce à quoi ils pensent. Mais la majorité vivent avec leur « âme » ces moments même s’ils ne comprennt rien de ce que se dit dans la langue de kouraïch. Il ne faut pas oublier que la majorité écrasantes des présents sont des amazigh et qu’ils sont nombreux ceux et celles qui ne comprennent pas même la darija. Il ne faut pas oublier aussi,  que Beni tadjit est peuplé essentiellement des mineurs locaux et des ex-nomades que la sécheresse  (naturelle) et la marginalisation (makhzenienne) ont jeté dans les bas-fonds de la société.
Le fait religieux est vécu collectivement, mais il est loin de ressembler à « l’officiel » ni à celui véhiculé par des charlatans de tous poils. L’exception est représentée par  un taleb parachuté dans le coin. Il ne connait aucun mot de la langue amazighe. Il avait le culot d'essayer d’expliquer un hadith d’Othman plein d’irrationalité et qui termine son « intervention » par la demande à Dieu de conserver les symboles du makhzen et autres blablas. Comme il a senti que le message ne passe pas, il n’ose plus récidiver. Donc pas de hadiths ni interprétations. C’est ce qu’appellent certains militant-es d’annahj addimocrati l’islam populaire qui n’a rien avoir avec l’islam makhzenien et l’islam des politicards islamistes.
II- L’incontournable « politique »
En plus de l’idéologique, tout est empreint (directement ou indirectement) du politique.
Les gens se méfient. On ne blague pas avec le makhzen, le feu et les crues de l’oued. Le makhzen est plus dangereux que la vipère à sonnettes. Il faut se méfier des « oreilles » du makhzen.
Une fois l’assistance est sûre, les langues se « délient ».
Les gens parlent positivement de la marche des « étudiants de gauche » qui ont parcuru à pied plus de 300 km en direction de Rabat et qui ont pu imposer à la veille d’el aïd certaines revendications.
Le thème préféré reste les « élections du 7 octobre » 2016. Certains disent qu’ils ne se déplaceront pas. D’autres prétendent le contraire. Pas de polémique. Les avis sont respectés.
Ils sont nombreux à souhaiter le succès d’El Omari du PAM et ce pour des raisons subjectives. La personnalité du patron du PAM les séduit : amazigh, issu d’un milieu pauvres…Pas d’arguments vraiment politiques. Le nom du patron du PJD est repoussant. Il faut reconnaître que les noms de Moha, Assous, Ittou…ne sont pas les bienvenus dans les milieux financiers de Casablanca et sont méprisés dans les hautes sphères. Par revanche les noms Benkirane, Bennani…ne trouvent pas d’écho dans la région. C’est dommage que le Maroc soit encore dans ce stade à connotation « tribale ».
Au cours du dîner je me suis placé à côté de quelqu’un qui est né, a grandi et qui a servi dans la région  jusqu’à sa retraite le makhzen en tant qu’agent du ministère de l’intérieur. On se connait depuis le début des années 50. Le « renard » a compris la manœuvre.  On a commencé par évoquer avec nostalgie notre jeunesse aussi bien en tant qu’enfants de nomades et qu’en tant que villageois. Son père a travaillé comme mineur pendant des dizaines d’années.
Je prends l’initiative des « hostilités » :
-      Alors les élections du 7 octobre ? Comment se présentent les choses ? 
-      Normales
-      Les futurs 3 députés de la province de Figuig ?
-      Les urnes décideront mais les jeux sont presque faits.
-      Comment ça ? C’est la main du ministère de l’intérieur ?
-       Mais nom. Il n’y aura aucune intervention du ministère de l’intérieur. Le premier élu sera "mr tel" du PAM. C’est un professeur chercheur l’université de Fès. Il est né et a grandi dans la région de Talsint, capitale des Aït Seghrouchen. Les tribus Aït Seghrouchen constituent la majorité de la province. Ils sont solidaires. Ils voteront "mr tel" et ce, quelque soit son appartenance politique. Le deuxième élu ne sera que l’istiqlalien «mr tel » de Bouarfa. Il a le soutien des tributs arabes de la région. Impossible de le détrôner. Pour la troisième place, ça se joue entre le MP et le RNI.
-      Ne me raconte pas que la main du ministère de l’intérieur n’est pas là.
-       Je te jure que je dis la vérité. Moi je ne connais que ce qui se passe dans la province. Je ne peux rien avancer quant à la réalité nationale.
-      Et les autres partis politiques ?
-      Ils jouent le rôle de figurants. Pas plus.
Ceux qui osent parler à haute voix confirment les dires de cet ex commis de l’intérieur.
C’est dommage que le tribalisme, le religieux et l’argent sale restent des armes préférées dans le combat politique. La misère de la politique marocaine reste le principal atout du makhzen.
Sans un anti makhzen conséquent et radical, sans la laïcité, sans un projet basé sur les aspirations profondes du travailleur et autre déshérité, cette misère politique ne fera que renforcer le système en place.
OSONS-NOUS NOUS LIBÉRER DES CHIMÈRES ÉLECTORALES QUI NE FONT QUE REPRODUIRE LE DOMINANT !
    Ali Fkir, le 16 septembre 2016

 ********
Extrait du livre "Le petit berger qui devint communiste":
  Dans chaque cimetière, il y a le tombeau d’un chérif autour duquel est généralement bâtie une pièce ou deux pièces qui « accueillent les pèlerins » bien chargés d’offrandes pour la caste  locale des chorfas. Ces « pèlerinages » étaient  pour les bambins des occasions  pour s’éclater (s’amuser) à la limite de la profanation. On piétinait (au sens large du verbe)  beaucoup « d’interdits ». Les moins jeunes profitaient aussi de ces occasions « pieuses » pour se permettre quelques « égarements » sentimentaux sinon sexuels.
   Nous devons signaler que le cimetière du village minier Beni Tadjit (inauguré en 19 59/60) est peut-être le seul au Maroc où il n’y a pas de tombeau de « saint »  à vénérer. Peut-être c’est le seul cimetière « socialiste » à exister au Maroc. L’ex-petit berger se rappelle aujourd’hui, qu’il y avait une réunion chez son père, pour discuter du cimetière. Etaient présents des syndicalistes et des commerçants. Tous militants nationalistes, istiqlatiens, umtéistes et futurs unfpéistes.  Il fallait  un cimetière pour le village. Il ne fallait plus traverser la rivière pour enterrer les morts dans le cimetière du Ksar. Les présents entamèrent la question délicate du tombeau du chérif, « gardien spirituel » de tout cimetière musulman. La question est vite tranchée. Il n’est pas question d’attendre la mort d’un chérif. De toute  façon , ils connaissaient tous les chorfas du coin. Ils n’ont rien d’exceptionnel. C’étaient  des êtres humains comme les autres communs mortels. Et cela pour ne pas dire plus.
   Le premier décédé du village, fut l’un des présents à cette réunion,  le militant nationaliste ittihadi, le feu Ali ou Houssa, petit commerçant du village. Illettré mais c’était le plus avancé politiquement. Politiquement il ne s’entendait pas beaucoup avec le père du petit berger ( c’était le temps des luttes intestinales du mouvement national)., mais ils étaient inséparables. Le père a été très touché, profondément touché par la disparition de son ami Ali Ou Houssa. Tout le village minier fut affligé par cette disparition prématurée. Le village, les mineurs avaient encore besoin de cet exceptionnel militant progressiste.
Ali Ou Houssa « inaugura » le nouveau cimetière. Un cimetière sans stratification sociale, sans chef « spirituel ». Un cimetière qui par le temps, disparaîtra. La décomposition des os enrichira le sol et donnera la vie à de splendides fleurs. La mort n’est que la fin d’un processus naturel, qu’un moment de transformation « de la quantité en qualité », puisque la vie  continuera sous une autre forme.
   Cinquante ans après, le jeune berger, devenu communiste, en passant près du cimetière, ou en assistant à un enterrement, n’oublie jamais de penser respectueusement  à ce grand homme."

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire