lundi 1 septembre 2014

L'enseignement: Sur le colloque d'Ifrane 1970

"Au Maroc, chaque fois que j'entends parler de la réforme de l'enseignement, je me prépare à une nouvelle catastrophe. Chez nous, la réforme signifie régression" (Ali Fkir, ex coordinateur de la formation des enseignant de gestion à l'ENSET de Mohammedia)
**********
L'enseignement: Sur le colloque d'Ifrane
Extrait du livre "Le petit berger qui devint communiste"

"Le mouvement de grève ayant pris naissance à la faculté de lettres de Rabat en novembre 1969 s’amplifia à travers tout le Maroc et ne s’arrêta pas. Tous les établissements de l’enseignement supérieur ainsi que les lycées de Rabat étaient paralysés.
 La revue Souffles, apparue en 1966, va se radicaliser dans ses deux versions arabe et  française. Le jeune communiste qui avait, entre autres,  comme enseignants, Fath Allah Oualalou, …et surtout Abdellatif Laâbi, le directeur de «souffles»,  prit « contact politique » avec ce dernier. Ils appartenaient au même parti. Ce fut ainsi qu’il fit connaissance aussi du militant Abraham Serfaty. Ils se voyaient souvent chez Laâbi en présence d’autres militants du parti tels Jamal Belakhdar, Hassan Ben Addi, Benaïm, Zhor Benchemsi…Ils avaient les mêmes positions et étaient très critiques vis-à-vis du parti. Le petit noyau qui allait être à l’origine de la création d’ILAL AMAM se développait ainsi, petit à petit.
Un jour de fin février 1970, le jeune communiste fut embarqué sans formalité aucune dans une voiture noire par des individus en civil. Il se retrouva au palais royal. Il se retrouva avec d’autres leaders étudiants dans la grande salle où se tenaient normalement les réunions    les réunions du conseil du gouvernement. Les enseignants, leaders politiques de l’opposition, étaient là aussi.  Radi, Oualalou, Mohamed Nacir (UNFP), Ismaïl Alaoui, Omara El Fassi (du PLS)…Guedira et  autres dignitaires du régime se trouvaient là.
Les représentants de l’Etat demandèrent aux représentants des étudiants d’arrêter les grèves pour que les gens « fêtassent » tranquillement le 3 mars, « la fête» du trône. Le roi  les recevrait au cours du mois de mars.
Les « grands » quittèrent la salle pour laisser le temps aux militants de l’UNEM de décider. Les présents trouvèrent un compris et cela après une discussion houleuse, Lakhsassi communiqua la position officiel de l’UNEM : « nous ne sommes que des représentants. Nous allons convoquer des assemblées générales dans tous les établissements, et c’est aux étudiants de se prononcer sur votre proposition ».
 Les AG des étudiants refusèrent d’arrêter le mouvement de contestation. Le mouvement se radicalisa.
Le 11 mars (si j’ai une bonne mémoire), les représentants de l’UNEM, des corporations et des associations des étudiants furent « invités » au colloque d’Ifrane (du 12 au 15 mars 1970). Un car spécial assura le transport des représentants des étudiants.
A Ifrane , les étudiants furent installés à l’hôtel « Les tilleuls », les enseignants, les doyens, les directeurs d’Ecoles et Instituts et…le président de l’UNEM( ???!!!) furent installés ailleurs, loin des étudiants.
Les travaux se déroulaient dans une grande salle  juste à côté du  palais royal.
Le but de Hassan II n’était pas de trouver des solutions aux problèmes de l’enseignement. Les grands choix étaient déjà faits. L’objectif était de casser le mouvement, de discréditer les représentants des étudiants, de mettre à genoux l’UNEM. Radi, Naciri, Omar Al Fassi, Ismaïl Alaoui étaient en connivence avec les proches du palais. Les étudiants « agitateurs » (du PLS et de l’UNFP) dérangeaient les directions réformistes.
Les étudiants communistes se concertaient entre eux et rejetaient les directives du parti. Lakhsassi, «pris en charge» par Radi, évitait toute concertation avec les autres membres du CE et avec les représentants des étudiants.
Le colloque se transforma en assemblée sans discussion de fond, en ateliers qui ne produisaient rien de sérieux. Le jeune communiste était dans un « atelier » dont le bouffon n’était autre que Ezeddine Laraqui (il deviendra par la suite premier ministre !!!). Le directeur de l’INSEA et autres responsables aimaient chanter ensemble « tu veux ou tu veux pas… » de Brigitte Bardot.
Les 13 mars, on fit savoir aux étudiants qu’ils allaient être reçus un à un par le roi. Au même moment la radio « informa » le public que le ministère de l’éducation nationale  avait décidé d’exclure des élèves, « fauteurs de troubles »…A Ifrane, les étudiants présentèrent une motion où ils annoncèrent le gèle de leur participation au colloque et cela tant que la décision de l’exclusion des élèves n’aurait pas été annulée.
   En coordination avec Lakhsassi et des étudiants « disciplinés », Radi déchira la motion et les travaux reprirent.
  Les 14 mars on demanda aux étudiants de « descendre en bas » et se préparer à être reçu par le roi en personne.
 « En bas » est transformé en salle d’AG. La majorité écrasante décida de ne pas se courber devant Hassan II. Pas de baisemain. Les représentants de la faculté de lettre devraient (ils étaient les plus sûrs) prendre la tête.  Une fois revenus dans la grande salle les étudiants attendirent la suite. Hassan qui était bien sûr au courant, escorté du général Oufkir et de ses plus proches collaborateurs,  pénétra dans la salle  tout rouge de colère. Il ne salua personne.
La première rangée était occupée par les doyens , directeurs.., la deuxième rangée par les représentants des enseignants, la troisième par les présidents des corporations et associations des étudiants…après 40 ans, le communiste se rappelle bien qu’il était assit à côté du militant Abdellah El Mansouri de l’EMI, et que derrière chacun d’eux il y avait un flic (en civil), et qu’à l’entrée de Hassan II , les deux jeunes communistes ne s’étaient pas levés. Ce qui leur avait valu des coups dans les dos. En refusant d’applaudir, ils reçurent d’autres coups. Certainement qu’ils n’étaient pas les seuls à se faire « rappeler à l’ordre ».
Le discours prononcé avait essentiellement pour contenu des insultes. Les représentants des étudiants furent traités par Hassan II comme des vauriens.
  Tout le monde reprit la route de Rabat. Le jeune communiste était content. Il venait de vivre une expérience très instructive : ceux qui dirigeaient le pays n’étaient pas  mieux que ceux qui vivaient dans les bas-fonds du pays, les responsables des partis de l’opposition n’avaient rien d’opposants, que Lakhsassi n’était pas digne de représenter les étudiants et qu’il fallait le dénoncer dans les assemblées générales. Les communistes présents au colloque d’Ifrane de mars 1970, ne sentaient plus de liens  avec le PLS ni idéologiquement, ni politiquement, ni sur le plan organisationnel.
 A la faculté de lettres, les représentants des étudiants furent accueillis avec des jets de tomates. Mais les jeunes communistes ont su expliquer aux étudiants ce qui s’était réellement passé.
A l’INSEA, le jeune communiste et son autre compagnon présentèrent à l’AG  des élèves ingénieurs un rapport détaillé sur le fiasco du colloque d’Ifrane. Interpelé par les élèves, l’enseignant F.Oualaalou  (lui-même ex président de l’UNEM)  essaya, sans succès, de justifier sa position à Ifrane. Il s’était dressé contre les revendications estudiantines.
  La jeunesse « scolarisée » marocaine continua son combat sous diverses formes : des grèves de durées limitées, de durées indéterminées, des manifestations de rue, la distribution de tracts, les visites aux usines en grève…
En coordination avec les militants Serfafy, Laabi, Belakhdar, Ben Addi, Benaïm, Zhor Benchemsi, le jeune communiste préparait la création d’une organisation révolutionnaire, organisation marxiste-léninste, organisation véritablement communiste. D’abord il était en contact avec certains militants qui avaient crée officiellement  la première organisation marxiste-léniniste. Il savait tout ce qui se passait au sein de la nouvelle organisation. Il se mit en contact avec les militants de la région de Marrackech par l’intermédiaire du grand militant Lhoussine Togui, d’Azrou avec le militant El Hamdaoui, il se déplaça plusieurs fois à Meknès où il organisa des réunions avec la jeunesse communiste locale…Au niveau de l’université, c’était le groupe composé de Fakihani, El Amrani,du jeune communiste qui était responsable de la préparation de la scission. Mais des dizaines de militants se considéraient déjà en dehors du PLS et dirigeaient le mouvement étudiants : Aziz Mnebhi, Aziz Loudiyi, Salim Redouan, Khadija Mnebhi, Fatima… (Fac de lettre), Nouda, Kamouni, El Mansouri, Safi, Fatima, Badiâ... (EMI)…Mohamed Moussaoui…(ENA de Meknès)…
A Rabat, au niveau des lycées, les noms des grands militants circulaient : Driss Benzekri, Fouad El Hilali, Omar Zaïdi, Zouhaire Abderrahim, Raouf Falah…Driss Benzekri aura joué un rôle primordial dans le recrutement des jeunes des lycées de Kénitra, des jeunes de Khémisset et de Tiflet. A Casablanca, c’était autour de Abdellah Zaâzaâ que se tissait le noyau, au nord c’est au tour des ouvriers de la cimenterie, au Gharb c’était autour de l’ouvrier agricole Khalil et du jeune Driss Ould Al Kabla, à Marrakech c’était autour du trio: Togui-Hassouni-Aït Ghannou…La nouvelle organisation prenait peu à peu sa forme à partir de mars 1970.
 La cité universitaire, la faculté de lettres, l’EMI étaient les foyers de l’agitation. Devant l’immobilisme du CE de l’UNEM, en coordination avec les jeunes communistes et avec des jeunes révolutionnaires ittihadis, le Comité des résidents et des résidentes transforma la cité en QG de l’agitation estudiantine : affiches murales, tracts, conférences, débats… 
Les jeunes communistes tissèrent des liens avec des militants de la gauche palestinienne de l’Erythrée, de Bahreïn, du Sahara occidental…
A la veille du 4 mai 1970, et à l’occasion de la visite au Maroc du ministre des affaires étrangères de l’Espagne, Lopez Bravo,  le comité des résidents décida d’appeler les étudiants à observer une grève générale et un rassemblement au restaurant universitaire le 4 mai.
Pourquoi le 4 mai ? bien sûr il y avait la visite de Lopez Bravo. Mais le jeune communiste avait en tête le soulèvement des étudiants chinois le 4 mai 1919, soulèvement qui a marqué l’histoire de la Chine, soulèvement qui avaient joué un rôle important dans le fleurissement des idées révolutionnaires qui allaient contribuer à la naissance du parti ,communiste chinois en juillet 1921.
 Le 3 mai, le jeune communiste alla trouver le grand communiste Aziz Belal, qui lui fournit des informations essentiellement économiques sur le Sahara Occidental. Le côté politique, le jeune avait ses idées à lui, idées enrichies par des discussions avec le militant Serfaty qui était au courant du projet, et avec des militants sahraouis qui préparaient déjà  le soulèvement d’El Ayoune en juin 1970.
Sans coordination aucune avec le CE de l’UNEM, le comité des résidents et des résidentes annonça le soir du 3 mai  l’idée  par affiches , tracts…les jeunes communistes, les révolutionnaires ittihadis se mobilisèrent et la grève du 4 mai fut un grand succès. GREVE purement POLITIQUE. Le meeting a eu lieu. Le jeune communiste prit le premier la parole puis céda la place à Lakhsassi qui était là. Personne n’avait parlé de la marocanité du Sahara. Le jeune avait insisté sur le principe de la décolonisation, sur la solidarité avec la résistance sahraouie, et avait dénoncé les tractations/collusion entre les régimes de Franco et de Hassan II et cela aux dépens des intérêts des peuples de la région.
Furieux, Hassan II ordonna l’enrôlement militaire forcé des  militants de l’UNEM. La liste préparée par les services du ministère de l’intérieur créa une pagaille indescriptible : un ingénieur, portant le nom de Fakihani, fut arrêté à la place  Abdelefettah Fakihani, militant de la Faculté de lettre, un  Derkaoui « apolitique » fut arrêté à la place du militant Abdellatif Derkaoui membre du CE, un congolais, membre de l’Association des étudiants de l’INSEA, allait être embarqué…
Des dizaines de militants, qui n’avaient pas le temps de s’enfuir, se retrouvèrent dans les casernes de Bengerir, de Benslimane...
Le jeune communiste trouva refuge chez des amis et parmi ceux-ci Ahmed Akaddaf .
Avec des militants Ittihadis tels Bezzaoui, Moussaoui, et des camarades à lui, le jeune communiste contribua à la création du « Comité exécutif clandestin » de l’UNEM, et aux comités de résistance au sein des établissements universitaires.
 Les étudiants, les lycéens…organisèrent de gigantesques manifestations. Des dizaines d’arrestations. De grands militants et militantes émergèrent du mouvement tel Aziz Mnebhi, AfiFa, Nouda, Abdeslam El Mouden, Mohamed Fekkak et des centaines d’autres.
 Les directions de l’UNFP et du PLS demandèrent aux militants d’arrêter le mouvement. Selon les politicards, personne ne serait capable de faire fléchir Hassan II et le général Oufkir. L’institution militaire était (elle l’ est toujours en 2012) au-dessus de la loi. C’est une institution qui fait partie des « sacrés » du pays.
 Le « CE clandestin de l’UNEM » contrecarra en appelant à la résistance active. Le seul mot d’ordre des circonstances était ; LUTTONS POUR LA LIBERATION DES ENRÔLES.
Le CE clandestin de l’UNEM, tira des dizaines de milliers de tracts, et cela grâce aux centaines de limonières vietnamiennes qui avaient fleuri un peu partout. Des comités de région furent constitués. Des milliers d’étudiants furent chargés de rentrer chez eux et distribuer les tracts pour créer l’agitation à travers tout le pays. Quelques jours après, tout le pays fut atteint par l’agitation. Pour le régime, la situation s’aggravait. Le feu s’allumait, la baraque prenait le feu.
Un soir l’armée relâcha les victimes de la répression. Têtes rasées, les libérés furent reçus à la cité universitaire en véritables héros. Ce fut une nuit inoubliable. Le grand militant Belmejdoub, Lakhsassi, et des dizaines d’autres militants retrouvent des milliers de militants de l’UNEM.

Le front antimakhzen, n’a jamais connu de grandes fractures. Au sein de l’UNEM coexistaient démocratiquement les deux courants de l’UNFP, les deux courants marxistes léninistes. Les luttes intestines à l’UNEM ne dépassaient pas des débats « quelque fois houleux » politiques et idéologiques. C’était la force de l’UNEM. Aujourd’hui (2012), il est pratiquement impossible de concevoir une lutte unitaire des composantes de la gauche de l’UNEM. C’est dommage!"

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire